La Fortune, Georges Bataille
La fortune
« Ô malheur de tous ceux qui donnent ! Assombrissement de mon soleil ! Ô désir du désir ! Ô faim qui me dévore au sein de la satiété ! »
Zarathoustra, Le chant de la nuit
Ce qu’on ne voit pas d’habitude en parlant : que le discours, même niant sa propre valeur, ne suppose pas seulement qui le tient mais qui l’écoute… Je ne trouve en moi-même rien, qui plus que moi-même, ne soit propriété de mon semblable. Et ce mouvement de ma pensée qui me fuit, non seulement je ne puis l’éviter, mais il n’est pas d’instant si secret qu’il ne m’anime. Ainsi je parle, tout en moi se donne à d’autres.
Mais sachant cela, ne l’oubliant plus, la nécessité subie de me donner me décompose. Je puis savoir que je suis un point, une vague perdue dans d’autres vagues, rire de moi-même, de la comédie d’ « originalité » que je reste, je ne puis en même temps que me dire : je suis seul, amer…
Et pour finir : solitude de lumière, de désert…
Mirages d’existences pénétrables où rien de trouble ne surgirait qu’allant au ressac d’un éclat, comme le sang répandu, la mort, ne glisseraient de venin, de bave, qu’aux fins d’une extase plus lente.
Mais au lieu de saisir ce déchaînement de soi-même, un être arrête à soi le torrent qui le donne à la vie, et se voue dans l’espoir d’éviter la ruine, dans la peur de gloires excédantes, à la possession des choses. Et les choses le possèdent quand il croit les posséder.
Ô désert des « choses » qui parlent ! Hideur de l’existence : la peur d’être change un homme en mastroquet.
La servitude, déchéance inextricable : l’esclave se libère du maître par le travail (le mouvement essentiel de La Phénoménologie de l’esprit), mais le produit de son travail devient son maître.
Ce qui meurt est la possibilité de la fête, la communication libre des êtres, l’Age d’or (la possibilité d’une même ivresse, d’un même vertige, d’une même volupté).
Ce que le reflux abandonne : fantoches désemparés, arrogants, se repoussant, se haïssant, se récusant les uns les autres. Ils prétendent s’aimer, tombent dans l’hypocrisie bigote, d’où nostalgie de tempêtes, de raz de marée.
À la faveur de la misère, la vie, de contestation en contestation, vouée à l’exigence toujours accrue – d’autant plus loin de l’Age d’or (de l’absence de récusation). Une fois la laideur aperçue, la beauté raréfiant l’amour…
La beauté exigeante de richesse, mais la richesse à son tour récusée, l’homme glorieux survivant à la ruine accomplie de lui-même, à la condition d’une perte insensée de repos. Comme un trait de foudre, la chance – lueur dans les débris – échappant seule à l’avare comédie.
Pour finir, la solitude (où je suis) – à la limite d’un sanglot qu’étrangle la haine de soi. Le désir de communiquer grandissant à mesure que sont récusées des communications faciles, dérisoires.
L’existence portée à l’extrême, dans des conditions de folie, oubliée, méprisée, traquée. Toutefois, dans ces conditions de folie, arrachée à l’isolement, se brisant comme un fou rire, rendu à d’impossibles saturnales.
Le plus difficile : renonçant à l’homme « moyen » pour l’extrême, nous récusons une humanité déchue, écartée de l’Age d’or, avarice et mensonge. Nous récusons en même temps ce qui n’est pas le « désert » où l’extrême a lieu, « désert » où se déchaînent des saturnales de solitaire !... l’être y est point ou vague, mais il est, semble-t-il, le seul point, la seule vague ; en rien le solitaire n’est séparé de l’ « autre », mais l’autre n’est pas là.
Et l’autre fût-il là ?
Le désert, en rien, serait-il moins vide ? l’orgie moins « désolée » ?
Ainsi je parle, tout en moi se donne à d’autres !...
L’expérience intérieure, pg 149-151
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